"L’Europe n’a pas eu le monopole de la traite : entre le VIIe siècle et le début du XXe, les arabes et les ottomans ont mené des razzias en #Afrique subsaharienne et en #Europe afin d’alimenter en esclaves le monde musulman."
Peu après la mort du prophète Mohamed, en 632, les armées musulmanes entreprennent une conquête vers le nord, au-delà de la péninsule arabique. Leur progression est foudroyante. En 635, elles chassent l’armée byzantine de Syrie et de Palestine, prenant Damas, Homs et Jérusalem. Vers le nord-est, les conquérants arabes (quelques dizaines de milliers d’hommes) créent des villes de garnison, comme Koufa et Bassorah (dans l’Irak actuel), défont l’armée perse et provoquent l’effondrement de l’Empire sassanide en 637. À l’ouest, ils soumettent l’Égypte en 641, avant de poursuivre leur marche vers le Maghreb. "Dans ce contexte de guerre et d’expansion territoriale, les musulmans prennent en captivité, selon les usages de l’époque, des hommes, des femmes et des #enfants pour les réduire en #esclavage, explique l’historien M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po Paris et auteur de L’Esclavage dans les mondes musulmans (éd. Amsterdam, 2024). Cette main-d’oeuvre servile sera utilisée pour bâtir ou reconstruire des villes, ou pour servir les militaires musulmans et leurs familles."
"Le phénomène de traite prend corps en 652, quand le général Amr ibn al-Nasr, conquérant de l’Égypte, impose au roi chrétien de Nubie (Soudan actuel) de lui fournir 350 esclaves chaque année en échange de la paix. À peine plus d’un siècle après le début de la conquête, le califat abbasside de €Bagdad (750-1258) occupe un territoire immense, depuis le sud de la #France et l’Espagne, à l’ouest, jusqu’en Transoxiane (l’Ouzbékistan actuel) à l’est, ainsi que le Caucase et le bassin de la #Volga, au nord. En parallèle, les populations païennes originaires des marges de l’empire (blanches au Caucase, noires en Afrique) sont de plus en plus largement asservies."
"Comme le judaïsme ou le christianisme avant elle, la religion musulmane n’interdit pas l’esclavage. Cette pratique, considérée comme relevant de l’ordre divin des choses, est même légitimée dans plusieurs sourates du Coran, ainsi que dans les hadiths, c’est-à-dire le recueil – fixé par écrit au IXe siècle – des dits et gestes du prophète Mohamed (vers 570-632), qui possédait lui-même des esclaves.
Cependant, l’islam édicte de nouvelles règles, mettant fin à la servitude pour cause de dettes, ou interdisant de contraindre une #femme servile à la #prostitution. Il est également interdit de maltraiter ou de mettre à mort un esclave. L’affranchissement, considéré comme une bonne action ou un acte d’expiation, est fortement encouragé. La tradition islamique insiste sur le cas de Bilal ibn Rabâh, esclave noir originaire d’Éthiopie, affranchi vers 615 par le beau-père du prophète, et devenu le premier muezzin – celui qui appelle les fidèles à la prière. Un autre interdit, essentiel : un musulman ne peut réduire en servitude un autre musulman. Cette dernière règle connaîtra cependant d’innombrables entorses au fil des siècles…"
"L'islam lui-même n’instaure pas de hiérarchie entre les croyants en fonction de leur couleur de peau. Et le récit biblique rapportant la malédiction de Cham (pour avoir manqué de respect à Noé, son propre père, il fut banni, son teint s’assombrit et ses descendants furent voués à "devenir esclaves") ne justifie pas, dans la tradition islamique, la réduction en esclavage des populations noires. Mais les conquérants arabes vont réduire en servitude des païens capturés aux marges du Dar al-Islam ("maison de l’islam"), surtout en Afrique. Le Bilad as-Sudan, le "pays des Noirs", devient ainsi un vivier majeur de la traite."
"À partir des Xe et XIe siècles, la conversion à l’islam des souverains, puis des populations subsahariennes, pose à nouveau la question : peut-on asservir des musulmans noirs ? Les spécialistes de jurisprudence islamique répondent alors systématiquement par la négative. Cependant, les grands marchands d’esclaves continuent de justifier le fait de réduire en esclavage des Noirs, païens… ou tous ceux qui ne seraient pas assez musulmans à leurs yeux."
"La traite transsaharienne fut la plus importante en nombre – peut-être jusqu’à 9 millions de personnes – et la plus meurtrière des traites arabo-musulmanes, avec possiblement un million de morts le long des pistes caravanières… Le trafic et le commerce d’esclaves en mer Rouge et au départ de la côte swahilie auraient, de leur côté, fait quelque 7 millions de victimes au total."
"Des chiffres plus fiables donnent cependant une idée de l’ampleur globale de ces traites pour le seul XIXe siècle : 442 000 Africains de l’Est sont vendus dans l’océan Indien, 492 000 autres sont transportés, via la mer Rouge, d’Éthiopie vers le Moyen-Orient. Enfin, 1,2 million de personnes originaires d’Afrique de l’Ouest sont convoyées vers le #Maghreb et l’Égypte."
"Les captifs se voient assignés à trois types de travaux et de fonctions. La grande majorité est utilisée à des fins d’esclavage domestique. Dans chaque palais et chaque maison de notable, on trouve des serviteurs, hommes et femmes, dévolus à des tâches spécifiques : des domestiques noires chargées du ménage et de l’entretien, des eunuques, majoritairement noirs, des jardiniers, des commis, des gardes du corps… Le sort des concubines est très variable, allant de l’esclavage sexuel jusqu’au statut de favorite, voire d’épouse."
"Une autre fonction, plus inattendue, relève d’un "esclavage administratif" ou "de gouvernement". À la cour des califes abbassides (750-1258), puis des sultans ottomans (1299-1922), des pages, des valets et même des eunuques, qui ont développé un rapport de proximité avec le souverain, peuvent accéder, au fil des années, à de hautes fonctions. Dès le IXe siècle, les califes de Bagdad recrutent dans le Caucase et en Géorgie de jeunes garçons clairs de peau pour constituer leur garde personnelle. "Ces mamelouks ["possédés", en arabe] sont convertis à l’islam et formés à l’art de la guerre, puis affranchis afin de devenir des cadres militaires, y compris des généraux, souligne l’historien M’hmed Oualdi. Les gouvernants musulmans ne font pas confiance aux sujets locaux et se méfient des complots internes. Or ces esclaves venant de l’extérieur et n’ayant aucun lien de parenté locale n’ont qu’une seule loyauté : celle envers leur maître, le souverain." L’ascension sociale programmée des mamelouks – des individus ayant connu la servitude puis exerçant un pouvoir de commandement sur des hommes libres – est un cas très particulier. Ainsi, une dynastie de sultans mamelouks régnera de 1250 à 1517 sur l’Égypte, le Levant et une partie de la péninsule Arabique, constituant l’État musulman le plus puissant de son époque…"
"Enfin, des hommes et des femmes noirs, razziés en Afrique de l’Ouest et sur les côtes orientales du continent, sont asservis pour effectuer des travaux agricoles épuisants. L’exemple le plus connu est celui des Zanjs, mélange de populations africaines et arabo-persanes forcées d’assainir les zones marécageuses dans le sud de l’Irak actuel. De même, les oasis sahariennes et égyptiennes, puis les plantations de café, de coton, de tabac et d’arachide établies au XIXe siècle sur les côtes d’Afrique de l’Est (dans les Kenya, Tanzanie et Mozambique d’aujourd’hui) et dans l’éphémère sultanat de Sokoto (1804-1897), dans le nord du Nigeria, sont aussi des hauts lieux du travail forcé."
"Considéré à la fois comme une personne et comme une chose, l’esclave peut être possédé par un ou plusieurs maîtres, être vendu, loué ou donné. Par ailleurs, théoriquement, il doit manger la même chose que son propriétaire, mais c’est très rarement le cas. Il a aussi le droit de se marier et de posséder des biens, avec l’accord de son maître. Cependant, s’il n’a pas de descendance, tout revient à son propriétaire en cas de décès. L’affranchissement étant encouragé par l’islam, le statut de l’esclave peut évoluer au fil du temps. Toutefois, conformément au «droit de patronage» hérité de la Rome antique, le maître conserve une autorité sur son ancien serviteur."
"Certaines femmes asservies ont également des chances de voir leur statut évoluer. "Des esclaves concubines, les jawaris, peuvent devenir des épouses, puis être affranchies si elles donnent un enfant au maître de maison, explique Jamela Ouahhou, spécialiste de l’islam médiéval à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans. Elles sont alors désignées comme "mère de l’enfant" (umm al-walad) et ce dernier est de condition libre."
"Il y a des exemples de concubines devenues souveraines, comme Chajar al-Dourr, au XIIIe siècle. Elle fut une esclave originaire du Caucase ou d'Asie mineure et favorite du sultan al-Salih Ayyoub, de qui elle eut un fils, et fut affranchie avant de devenir son épouse. Après la bataille de la Mansourah (Egypte) contre les croisés, en février 1250, qu'elle mena aux côtés de deux conseillers militaires, puis le décès du sultan, Chajar al-Dourr fut nommée sultane le 4 mai 1250 par les émirs et les généraux mamlouks. Sa régence fut courte, mais les sources attestent qu'elle a exercé une forme de pouvoir jusqu'en 1255", précise l'historienne."
"En 869, les Zanjs, soumis à des conditions de vie effroyables, se rebellent contre le pouvoir du calife abbasside de Bagdad et mènent une guérilla, allant même jusqu’à prendre le contrôle de certaines villes. Cette révolte sera matée en 883, après des massacres de grande ampleur. Des esclaves ayant la possibilité de se déplacer dans l’espace public peuvent aller consulter un faqîh, un spécialiste de jurisprudence pour protester contre leurs conditions de vie", souligne Jamela Ouahhou. (...) Au XIIIe siècle, un groupe d’esclaves ayant fui le domaine de leur maître tatar (un ancien peuple turco-mongol), en #Crimée, se rendra jusqu’au Caire pour trouver Ibn Taymyya (1263-1328), un célèbre juge islamique, très rigoriste. "Arguant du fait que leur maître, un mauvais musulman, buveur et ne pratiquant pas la prière, les maltraite, ils seront affranchis par le juriste et cette décision aura force de loi", explique l’historienne."
"En 1846, soit deux ans avant la seconde abolition de l’esclavage en France, Ahmed Ier, le bey de Tunis, représentant du sultan Abdülmecid Ier dans cette province autonome de l’Empire ottoman, rend la liberté aux personnes asservies : 30 000 esclaves sont ainsi affranchis. L’abolition de l’esclavage est ensuite étendue à tous les territoires situés à l’intérieur de l’empire en 1847, et la traite transsaharienne est interdite en 1849."
"L’établissement de protectorats britanniques en Égypte et en Afrique orientale, à la fin du XIXe siècle, change la donne. Entre 1845 et 1876, les navires anglais arraisonnent les boutres des marchands d’esclaves en mer Rouge et libèrent les captifs."
"La #Mauritanie sera le dernier pays au monde à abolir l’esclavage, en 1981*. Il faudra même attendre 2007 pour que la loi y punisse tout détenteur d’esclave : de cinq à dix ans d’emprisonnement, peine renforcée, en 2015, de dix ans à vingt ans de prison."
* https://informationetluttecontrelesabus.blogspot.com/2023/10/mauritanie-les-enfants-victimes-du.html
"Dans le monde arabe, "la raison la plus courante d’acquérir des esclaves, et celle qui persista le plus longtemps, en était l’exploitation sexuelle, souligne l’historien américain Murray Gordon dans "L’Esclavage dans le monde arabe" (éd. Tallandier, 2022). La loi islamique conférait à leur propriétaire plein droit sur leur sexualité et leur fertilité, comme sur les fruits de leur travail." Ainsi leurs enfants conçus avec un autre esclave devenaient-ils propriétés du maître."
"Au début des années 1860, à Gallabat, village du #Soudan, situé près de la frontière avec l’actuelle Éthiopie, on ne comptait plus les tentes de marchands d’esclaves. "Des jeunes filles d’une extrême beauté, dont l’âge allait de 9 à 17 ans. Ces ravissantes captives, à la belle carnation sombre, aux traits délicats et aux yeux de gazelle […] étaient amenées par les marchands abyssiniens pour être vendues à des harems turcs" : c’est ainsi que l’explorateur britannique Samuel White Baker (1821-1893) décrit la scène dans "The Nile Tributaries of Abyssinia, and the Sword Hunters of the Hamram Arabs" (1867). Chaque année, 50000 esclaves, dont de très nombreuses femmes, transitaient depuis le Soudan et l’Abyssinie pour être acheminées vers les marchés d’Égypte et ceux des villes portuaires de la mer Rouge et de l’océan Indien."
https://www.geo.fr/histoire/la-liberation-des-captives-du-soudan-lincroyable-mission-de-samuel-baker-224297
"La traite arabe a concerné un territoire qui déborde de l'aire arabe ; les négriers n'étaient pas exclusivement musulmans ou arabes : Persans, Berbères, Indiens, Javanais, Malais, Chinois, Juifs et Africains ont participé à ces entreprises, à des degrés plus ou moins grands. Ainsi, une inscription trouvée à Java Est et datée de 860 après J.-C., mentionne, dans une liste de domestiques, la présence de Jenggi, c'est-à-dire de Zenj. Une inscription javanaise ultérieure parle d'esclaves noirs offerts par un roi javanais à la cour impériale de Chine. Il y avait aussi une traite visant des Européens, centrée sur la Méditerranée. L'un des plus grands centres de concentration et de vente d'esclaves, Tombouctou, n'était accessible qu'aux seuls musulmans."
https://fr.m.wikiquote.org/wiki/Traite_arabe